10 ans déjà… par Bernard Weber

Le Cafégem a dix ans. En 2006 ça n’était pas gagné ! On en parlait autour d’une table, dans un bistrot, dans un bureau, au centre social hébergeant Alovis… Je me souviens de Jean-Louis, de Camille, de Daniel, de Jean Pierre, (non pas lui, l’autre) de Marc, une retrouvaille (nous avions bossé ensemble à l’Office Régional Culturel), de plein d’autres en réalité… mais pas le temps. Vers décembre tout était lancé. Le projet, l’Association, les sous, l’embauche d’une équipe, la recherche d’un local….

Nous allions créer un GEM avec les sous de Chirac & Raffarin et du lundi de Pentecôte, (la loi de 2005) dans un café -sans alcool, natürlich !- de plain pied sur la rue, dans une boutique en somme, facilement accessible, plutôt dans un quartier tranquille, un café donc où l’on pourrait se poser, discuter, boire un coup, lire, pianoter sur l’ordi, surfer sur Internet, écouter de la musique, rencontrer des potes ou des gens nouveaux, assister à des mini spectacles, écouter des comédiens (comédiennes) lire des textes étonnants, magnifiques, bizarres, émouvants, et déjeuner parfois ensemble autour d’une grande table, comme à la campagne les jours de fête ….

Tout cela, nous l’avons proposé vers la fin décembre 06 à une assemblée assez confuse, gentille et même attentive mais tout de même sur la réserve, voire sceptique. Nous étions rassemblés dans la salle dite des mariage de la MCCV, puisque nous n’avions pas encore de local, dehors il faisait noir et froid, les fêtes de fin d’année approchaient et manifestement, personne ici ne semblait disposé à croire encore une fois au Père Noël  ! Alors, je me souviens que les comédiennes ont fait leur apparition. Françoise, Élodie ont déboulé sur la scène hâtivement aménagée et elles ont joué devant nous comme au ping-pong avec les mots des « Diabologues » de Dubillard…

Les fêtes passées, l’année 2007 étant éclose, l’aventure commençait. Il s’agissait d’emménager quelque part. Qui a trouvé le 12 passe-demoiselle ? Il me semble que c’est Jean-Louis, grâce à ses relations avec les organismes logeurs…Dès la première visite nous savions que c’était ce lieu-là qu’il nous fallait. Situation excellente, adresse magnifique, pensez donc : rue passe-demoiselles ! Entre deux cliniques, deux bus et bientôt un tramway, des immeubles tranquilles … et puis de grandes baies, le plain pied avec la rue, de l’espace, de la lumière…

Eh bien installons-nous. Embarquons-nous. Le voyage risque de durer longtemps : dix ans ! Et encore ne s’agit-il que d’une escale. Au delà de ces dix ans révolus, à bord de ces locaux ressuscités de leur cendre, remis à neuf, il y a l’avenir, vaste comme l’océan…

Dix ans donc, de rencontres, d’expériences, d’émotions, de partages, de visages et de paroles. Tant de « choses vues » ! Impossible de se les remémorer toutes. N’est pas Hugo qui veut ! Et puisque je répugne à dresser un rapport d’activités, sec comme trique, nécessairement morne et affligeant, je vais suivre l’exemple de Georges Pérec et confier mes souvenirs à son fameux exercice, vedette hors concours de tous les ateliers d’écriture : je me souviens.

Je me souviens… Je me souviens de Jean-Claude, un vieux mec, sympa et bougon, cheveux blancs et peintre. Il rouspétait parce que nous n’avions pas bien nettoyé les pinceaux et les rouleaux dont nous nous servions pour repeindre en blanc les murs du local. Manu qui était venu aider, lui aussi, mettait en œuvre sa diplomatie coutumière, c’est pas grave Jean-Claude – t’énerve pas, c’est mauvais pour ce que tu as… Il y avait beaucoup de boulot : repeindre les murs de la grande salle, les petits bureaux du fond, les toilettes, la réserve. Il fallait aussi s’occuper de l’éclairage, trouver de quoi faire un bar, des tables, des chaises… Bref il y avait du taf. Un type, un jour, a poussé la porte. Il nous avait vu travailler à travers les vitrines. Nous n’étions pas si nombreux, trois ou quatre, je crois. Il me semble que Fred était avec nous. Bref, il nous demande ce qu’on fait. On lui raconte. Il dit : c’est bien votre truc, je vais vous aider. Et il nous a aidé, pas qu’un peu. Faut dire que le Jean-Pierre (c’était lui, le Jean-Pierre du Potagem) il n’avait pas les deux pieds dans le même sabot…

Je me souviens que nous étions nombreux ce jour de mai 07, un peu avant l’inauguration officielle du Cafégem. Jour de déballage, bricolage et montage. Il y avait les chaises achetées à Ikéa, les tables apportées par Jean-Pierre (Grangé), les tables basses, le bar récupéré à la brocante de Tinqueux… les bricoleurs d’Alovis faisaient merveille, et ceux du CMP Van Gogh aussi, et Marfold, un animateur inventif, et Daniel et Jean-Luc et Camille et Jean-Louis, tous avec leurs clés et leurs tournevis, pestant, jurant, rigolant…
Les grands tableaux de Thierry Pertuisot, attendaient l’accrochage. Le 24 mai, lors de l’inauguration, le 12 passe-demoiselle, aurait des airs de galerie d’art contemporain !

Je me souviens des jours de décembre de la même année où le Cafégem ressemblait à l’atelier d’un peintre en pleine création. Des chevalets, des toiles, des pinceaux, des pots d’acrylique, Alain Maison, le peintre et ses modèles Manu, Fred, Catherine, Marcelle, etc.

On avait commencé avec un vernissage 0 ! 12 toiles vierges exposées en grande pompe. L’idée d’Alain c’était d’exécuter les portraits des six modèles qui s’étaient portés volontaires, à charge pour ceux-là de réaliser eux-mêmes, à leur tour, le portrait d’Alain.
Au vernissage final, nous avons découvert une étonnante galerie de portraits d’où fusaient liberté du geste et pur plaisir de peindre.
À la suite de ce beau souvenir, viennent en ribambelle ceux des expositions et des expérimentations artistiques, des visites d’ateliers et des « résidences » qui ont émaillé ces dix années passées. Les balades photographiques avec Laurence et Simone, les téléviseurs d’Antonella Bussanich, les œuvres de Benoit Spriet, les dessins volubiles de Hervé Boissy, l’intempestive invention collective du Gembox, menée par Benjamin Duval, un drôle de Juke-box revisité, les sculptures d’énigme de Christian Lapie,  tant d’autres encore…

Je me souviens d’une soirée d’automne, un vendredi d’octobre 2009, l’on avait aménagé un espace pour la lecture, et tout autour un assortiment disparate de chaises, fauteuils et canapé.
Françoise – ce n’était pas encore Martine Blancbaye- nous lit les lettres de Calamity Jane.
Il y a de l’émotion dans l’air. Nous ne retournons pas chez nous sans avoir échangé quelques mots avec les autres auditeurs … et même la lectrice, autour d’une soupe originale et bienvenue par ces temps frais. Et, maintenant que j’y pense, je me souviens de toutes les lectures qui se sont succédées de mois en mois jusqu’à maintenant avec Élodie, Françoise, Mélanie, Vincent, Fabien, Gisèle, Christine Bruneau, Pascal, Christine Berg, Fred Pougeard, Michel, Christian, Florence… et j’ai encore en mémoire les textes de Pascal Quignard, Théophile Gautier, Apollinaire, Copi, Achtenbusch, Pessoa, Rimbaud, Pérec, Bourgeyx, Hugo, et je me souviens de la saveur des soupes ou des boissons offertes après les applaudissements.

Je me souviens du bar où servait le barman de service, auquel s’accoudait Michel (Vivet) toujours prêt à discuter des nouvelles, de l’actualité et de Jacques Brel avec les habitués, les accros du petit café…

Je me souviens des soirées de théâtre, du «  mariage forcé » de Molière, de l’Atelier de Giacometti de Genet par Vincent Parrot , des « Martine Blancbaye » de Françoise, de « Mathilde émois » de Loïc Brabant, de tant d’autres, Je me souviens des pièces de danse souvent précédées d’ateliers, comme Cong Cong avec Katia Petrovic et Laurence Meisterlin ou « le bal dont vous êtes le héros » par Marinette Dozeville,

Je me souviens du jour où un coup de fil de la Communauté nous apprenait qu’on pouvait visiter le terrain du 37 rue passe demoiselle. Grâce à l’intervention d’une élue du quartier, le projet d’un jardin potager collectif lancé par Mr Judas, un ancien d’Alovis,  soutenu par tout le cafégem, pouvait enfin se concrétiser. Je me souviens du coup de cœur que nous avons vécu Jean-Pierre et moi : nous allions y jeter un premier coup d’œil et dès les premiers pas dans l’herbe, nous savions que c’était génial ! Il y avait du boulot, mais c’était le rêve !

 Je me souviens des repas du samedi commencés en tâtonnant à quelques uns s’improvisant gâte-sauce et puis cuisinier, continués avec Luisa, poursuivis avec Laurence, s’étoffant avec la valeureuse brigade culinaire, souvent épaulée par Jean-Luc (J),_ fraternel et toujours efficace— , et devenue maintenant une indétrônable institution.

Je me souviens de Marie-Claude et de son goût pour fêter les anniversaires, ne loupant pas une date, multipliant les petits mots et les attentions délicates…

Je me souviens de Catherine s’échinant à répertorier classer et ranger les bouquins de la bibliothèque ; de Catherine encore et de ses contributions précieuses aux livres publiés par les Éditions du Cafégem, de Fred aussi et de son texte bouleversant et beau, de « Jade » et de son cri, terrible comme celui du tableau de Munch, de Jean-Luc Spriet, homme de clarté,  qui écrivit et nous soutint jusqu’à son dernier souffle…

Je me souviens, je me souviens ... Hélas, j’ai soudain « la mémoire qui flanche, je me souviens plus très bien… » Je vais devoir appeler à l’aide. Laurence, aide-moi un peu, si tu veux bien….

Georges Perec est un écrivain et verbicruciste français né le à Paris 19e et mort le à Ivry-sur-Seine (Val-de-Marne).
Membre de l’Oulipo à partir de 1967, Perec fonde ses œuvres sur l’utilisation de contraintes formelles, littéraires ou mathématiques, qui marquent son style.
Georges Perec se fait connaître dès son premier roman, Les Choses. Une histoire des années soixante (prix Renaudot 1965) qui restitue l’air du temps à l’aube de la société de consommation.
Suivent, entre autres, Un homme qui dort, portrait d’une solitude urbaine, puis La Disparition, où il reprend son obsession de l’absence douloureuse. Ce premier roman oulipien de Perec est aussi un roman lipogrammatique (il ne comporte aucun « e »).
Paraît ensuite, en 1975, W ou le Souvenir d’enfance, qui alterne fiction olympique fascisante et écriture autobiographique fragmentaire. La Vie mode d’emploi (prix Médicis 1978), dans lequel il explore de façon méthodique et contrainte la vie des différents habitants d’un immeuble, lui apporte la consécration. En 2012 paraît le roman Le Condottière, dont il avait égaré le manuscrit en 1966 pendant un déménagement et qui ne fut retrouvé qu’en 1992, dix ans après sa mort. (source wikipedia)

Écouter un extrait de Je me souviens de George Perec sur Youtube

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